Jeudi 8 janvier, le théâtre de Privas est noir de monde. Il faut dire que ce soir, il y a une représentation d’un genre différent : ils se jouent les adieux d’un préfet au département qu’il a servi pendant presque deux ans. Et il faut bien remarquer que Claude Valleix a impressionné le public par son discours. Une vraie plume au service de l’Etat avant tout. Jugez vous même, voici reproduit l’intégralité de ce texte.
« Vous ne saurez ni le jour, ni l’heure » certitude biblique, vérité générale. Ainsi je ne m’étonne, ni ne déplore, le cheminement du destin qui interrompt ma carrière préfectorale au moment où je dois vous adresser les vœux de la république, une et indivisible au nom d’un Etat dont la continuité est indissoluble. C’est donc avec fierté que je m’exprime devant vous pour la dernière fois mais la parole de l’Etat sera immédiatement servie par une autre voix. Ce principe de continuité domine tout et c’est tant mieux.
La dimension personnelle de la fonction n’a par conséquent aucune importance, c’est la loi d’airain des hautes missions de l’Etat et je n’évoquerais ici la mienne que pour remercier ceux qui m’ont accompagné sur la route de l’administration d’Etat. Je dois beaucoup, plus qu’ils ne l’imaginent, à mes collègues du corps préfectoral, à l’encadrement de la préfecture et aux chefs de service déconcentrés sans lesquels rien n’est possible.
Ensemble, nous avons conduit une politique d’intérêt général rigoureuse, sans faiblesse et sans compromission. C’est ainsi que j’ai toujours conçu ma mission pour l’application impartiale des lois et la meilleure sécurité de nos concitoyens. Ces principes de la primauté de la loi, de sa juste application, de la résistance résolue à toute les formes de pression ont guidé mon action durant toute ma vie préfectorale, pardonnez-moi la faiblesse qui me conduit à vous dire, ce soir, que je n’y ai jamais manqué.
Merci donc à tous mes collaborateurs qui m’ont soutenu et éclairé dans cette voie. Ceux qui servent la République en Ardèche ont d’immenses qualités. Vous ne les entendez pas parce qu’ils sont modestes, ils ne se font pas remarquer parce qu’ils s’effacent derrière leurs missions. C’est cela la vertu des fonctionnaires, elle se nourrit d’abnégation et de sens du devoir.
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Ici, comme ailleurs, j’ai essayé de comprendre les forces qui unissent les hommes entre eux et qui les attachent à leur sol. J’ai tenté de saisir les liens invisibles que tissent la culture commune, l’histoire vécue, les joies et les souffrances partagées. J’ai voulu approcher le secret des communautés dont les éléments sont si fortement assemblés que rien ne semble pouvoir les dissocier.
Ces forces et ces liens sont si puissants en Ardèche, ils sont tellement porteur de cohésion, ils sont si riches de tempéraments, qu’ils tissent une identité intacte depuis des siècles. Cette homogénéité assure la stabilité de la population ardéchoise. C’est sa force. Elle m’a fasciné et réjoui à la fois. J’y ai perçu les qualités fondamentales de l’esprit de France et si je me suis intéressé à la géographie de ce pays, si j’ai tenté de saisir les mécanismes de son économie, c’est avant tout pour comprendre les hommes et les femmes d’ici car il n’est pas d’administration désincarnée.
Moi, vous, mesdames et messieurs les élus, nous, les fonctionnaires de toute nature, nous n’administrons pas seulement des territoires, ni uniquement ceux qui les habitent, mais les uns et les autres car les uns agissent sur les autres. Aussi, la compréhension de l’intégration de l’homme dans son environnement, est un préalable à toute forme d’action.
Alors, à une époque où l’évolution technologique emporte tout sur son passage, où internet nous fait entrer partout, mais jette aussi notre intimité en pâture au monde entier, quand la pensée se dilue dans la facilité, quand, dans le grand chaudron de la mondialisation, se brassent les cultures sans que personne ne puisse dire ce que ce choc produira, je me suis donné un objectif majeur : favoriser la réorganisation territoriale de l’Ardèche pour que son morcellement ancien ne nuise pas à sa nécessaire adaptation au défi d’un monde en construction.
La facilité eût été de valider des regroupements de complaisance. Je m’y suis refusé. Nos territoires ont leur logique, humaine, géographique, économique qui dépasse ceux à qui on en confie la gestion. Un pays ne se découpe pas, il se constate. Les assemblages imparfaits donnent des résultats imparfaits ; un territoire mal conçu ne se développe pas et ce sont les habitants qui en subissent les conséquences dans leur emploi et dans les services dont ils sont privés.
Mesdames et messieurs les élus, j’ai rencontré auprès de vous une écoute dont je vous suis infiniment reconnaissant. Jamais mon discours n’a été taillé en pièce, et le département, grâce à vous, a accompli de grands progrès sur la voie de sa réorganisation. De nouveaux ensembles se constituent patiemment, plus efficaces et plus puissants. C’est essentiel, quelle que soit la configuration administrative future de notre pays puisque sa réforme est aujourd’hui sur l’établi. Nos territoires locaux se feront d’autant mieux entendre que leur voix sera plus forte, une voix qui sera celle d’interlocuteurs capables de concevoir et de défendre leurs projets.
Le développement équilibré de l’Ardèche est conditionné par les regroupements communaux sur des territoires de cohérence économique mais ce préalable, s’il est indispensable, n’est pas suffisant. Je crois au potentiel touristique considérable de l’Ardèche méridionale. Il doit devenir un des moteurs majeurs du développement du département. Il s’agit à la fois de volonté et d’organisation.
La liaison améliorée d’Aubenas avec la vallée du Rhône placera le sud dans une situation d’accès idéale pour orienter une nouvelle tranche de clientèle qui ne s’arrête pas en Ardèche faute d’équipements suffisants. Cette situation peut et doit changer au moment où l’espace de restitution de la grotte Chauvet jettera sur l’Ardèche un éclat de notoriété mondiale. Je suis convaincu que les investisseurs privés s’engageront si le territoire manifeste une volonté unanime dans cette voie de développement.
D’autres territoires ont structuré leur économie sur le tourisme, il n’y a aucune raison pour que les formidables atouts de l’Ardèche ne soient pas valorisés. Il suffit de regarder près de nous ce que les Savoie et PACA doivent à l’apport touristique. Cette ambition de longue haleine, qui se construit patiemment, sans rien exclure de ce qui existe, je n’aurai pas eu le temps de vous la faire réellement partager, ce sera un de mes regrets.
Mesdames et messieurs, né sur les terres brûlées d’Auvergne, je ne me suis jamais senti étranger à l’Ardèche. L’honnêteté, la réserve, l’humilité, la prudence mais aussi l’ingéniosité et le courage des hommes d’ici s’inscrivent dans la solidité de leurs constructions, l’harmonie de leurs villages et la vigueur de leur industrie, tout un patrimoine dont les racines culturelles et spirituelles s’ancrent dans une géographie sublime, ardente, secrète et protectrice.
Les valeurs morales ardéchoises sont immenses. Elles se retrouvent partout : dans le monde agricole avec des hommes pleins de talent et de sagesse, dans le monde industriel qui capitalise une formidable expérience, dans le monde social où la générosité est toujours au rendez-vous. Ces valeurs ont la force de vos montagnes et l’énergie de vos eaux vives ; elles sont la meilleure assurance contre les aléas et les vicissitudes du temps qui passe.
Nous affrontons une crise probablement sévère qui demandera du sang froid, de la solidarité et de l’engagement. Mais le pire n’est jamais sûr. Au chevet des économies souffrantes, les Etats ont adopté de vigoureuses mesures et le gouvernement a su, de ce point de vue, aux commandes de l’Europe, donner l’exemple. Une nouvelle partie est engagée. Elle sera forcément gagnée. Je souhaite simplement que ce soit le plus rapidement possible. C’est le vœu essentiel que je forme en ce début d’année en ajoutant ceux que j’adresse à chacun d’entre vous et à ceux que vous aimez.
Enfin, je souhaite un plein succès à mon successeur et je dis bonne chance à l’Ardèche éternelle”.
Claude Valleix, préfet de l’Ardèche